Les chroniques de Louis Cance

Godard au poteau de torture
(interview de Christian Godard)

Godard au poteau de torture
D'où vous viennent les idées, comment démarre une histoire de Godard ?

Il n'y a rien de moins mécanique que d'avoir des idées. A partir du moment où on a des idées d'une manière mécanique, on peut être à peu près certain que ce sont de mauvaises idées. Le meilleur moyen d'avoir de bonnes idées c'est donc de ne pas avoir de truc pour en avoir. Autrement dit, il faut que les idées viennent sans qu'on aille les chercher. Picasso disait: "Moi je ne cherche pas, je trouve". C'est une excellente formule... Quand ça marche !... Par contre, c'est au niveau du traitement de l'idée qu'intervient l'expérience : le vrai travail ne s'opère pas au niveau de l'idée à trouver mais au niveau du développement à choisir. A partir d'une idée vous pouvez envisager tout un tas de développements possibles très différents les uns des autres et si on choisit un mauvais développement, l'histoire est ratée.

Quand vous commencez à dessiner une histoire, avez-vous dans la tête le développement jusqu'à la fin ?

A partir d'une idée donnée, je me mets à ma machine à écrire et je tape pratiquement tout ce qui me passe par la tête. Extrêmement vite. Et ce sans chercher à ce que ce soit lisible ou rédigé en bon français, avec une montagne de fautes d'orthographe et de fautes de frappe, mais cela n'a strictement aucune importance: c'est simplement pour noter rigoureusement tout ce qui me passe par la tête, sans exception. Je reviens en arrière, je repars...etc.. (Généralement ça prend peu de temps: rarement plus de deux jours. Puis je laisse dormir et se décanter cet amalgame confus dans un coin. Intervient alors un petit travail d'organisation qui se fait un peu tout seul dans ma petite tête. Je le reprends quelques jours plus tard, et tout naturellement je vois ce qui est bon ou mauvais. J'essaie ensuite de construire mon histoire à partir de ce fouillis: je bâtis donc alors une trame un peu plus solide où je prévois avec le maximum de précision l'histoire telle que je vais la raconter. Alors j'en fais un scénario qui varie généralement de 8 à 15 pages selon 1'inspiration du moment. C'est en principe le scénario que je propose au rédacteur en chef. A partir de ce scénario je passe ensuite au stade du découpage planche par planche, et là se fait un nouveau travail, une nouvelle adaptation en quelque sorte. Très souvent le scénario initial est à nouveau modifié car, le découpage se faisant planche par planche, je bénéficie d'un temps de réflexion beaucoup plus long qui s'étale parfois sur 3 mois. Cela me permet d'avoir de nouvelles idées, de prévoir de nouvelles choses qui viennent modifier encore une fois ce qui était prévu au départ, et parfois d'une manière considérable. Le découpage étant, lui, essentiellement destiné à prévoir les dialogues définitifs. Voilà comment ça se passe, grosso modo.

Avez-vous fait beaucoup de choses avant de vous lancer dans la bande dessinée ? Vos souvenirs vous servent-ils dans vos histoires ?

Non, je n'ai pas fait beaucoup de choses avant de faire de la bande dessinée. J'ai fait beaucoup de choses en continuant à faire de la BD. Cela me sert oui. Il est utile à tout le monde de faire beaucoup de choses dans la vie, pas seulement dans la B.D...

C'est très important de ne pas s'installer dans des rails. De ne pas se dire: "Aujourd'hui, je suis à ma planche à dessin. Je vais dessiner ma planche et puis dans 15 ans, je serais à ma planche à dessin et puis je dessinerai une planche". Ce serait affreux, à se flinguer Le fait de faire beaucoup de choses me sert donc à la fois dans la BD. et sur le plan humain tout simplememnt. D'autre part on peut dire que la B.D. est arrivée à un stade adulte qui permet de faire aujourd'hui ce qu'on n'aurait pas pu faire il y a une dizaine d'années, à savoir introduire dans les planches quelques petites idées personnelles, quand on en a. Il est donc important de s'intéresser à ce qui se passe autour de soi.

Vous faut-il beaucoup de temps pour faire une planche ?

Le temps varie en fonction du contenu de la planche : si j'ai à dessiner un embouteillage à un carrefour avec 60 voitures qui se chevauchent, je mettrai beaucoup plus de temps que si je représente le passage d'un piaf par temps de brouillard dans un ciel uni, ha ! ha ! ha ! Je passe en moyenne un jour et demi à deux jours par planche.

Que recherchez-vous dans la bande dessinée ?

C'est vous qui recherchez, pas moi.... Disons que comme tout art je dis "art" avec un petit "a". En effet je ne sais pas si la B.D. est un art. Si elle en est un, elle est un art de compromis dans la mesure où le dessinateur se trouve à cheval entre les nécessités commerciales: dates de livraison, etc et d'autre part, des choses qu'il aimerait faire. Il est donc amené à faire des choses qui ne sont certainement pas celles qu'il ferait s'il était libéré de toute espèce de contingences à la fois matérielles et pratiques. C'est à dire qu'on n'est pas placé devant une planche à dessiner dans la même position qu'un peintre devant sa toîle qui lui n'a de compte à rendre à personne et peut faire sa toîle dans la journée ou la garder 20 ans et la retoucher pendant 20 ans. Nous, on ne peut pas faire ça... La BD ne pourra donc jamais être qu'un art mineur. En tant qu'art, même mineur, la.BD est pour un créateur un moyen de communiquer;' dans la mesure où un créateur est poussé à créer par le désir qu'il a de dire les choses qui l'obsèdent ou, "obsèdent" étant un grand mot, de traduire ses phantasmes, de mettre noir sur blanc les petites idées qu'il a. Idées qui ne sont du reste pas forcément intéressantes, étant donné qu'un créateur n'est pas forcément quelqu'un d'intelligent. Il y a des créateurs qui sont parfaitement imbéciles. Ca ne les empêche pas d'être des créateurs ; ils sont simplement poussés par le désir de s'exprimer. Je ne crois pas que la BD échappe à la règle; c'est tout simplement le désir de s'affirmer sans pour autant que ce qu'on a à dire présente un intérêt pour qui le reçoit.

Que pensez-vous de la condition du dessinateur, de certains avantages qui, sur le plan financier par exemple, lui sont refusés ?

La condition de dessinateur est évidemment très inconfortable. Justement parce qu'il est déchiré. Déchiré vous semble peut-être un grand mot mais en réalité il s'applique parfaitement à sa condition entre 2 pôles parfaitement inconciliables qui sont, le goût qu'il a tout naturellement pour la liberté et puis, très loin de ça, l'exercice de sa profession : remettre des documents à date fixe, se plier à un ensemble de contingences, à certaines règles qu'il ne peut violer... Vous savez, tous les dessinateurs, tous les auteurs quels qu'ils soient, même s'ils sont mineurs, ont un goût très profond pour la liberté. Je crois que c'est ça qui m'a déterminé essentiellement au départ à faire ce métier : j'aimais par dessus tout la liberté ; je voulais la conquérir et ça me paraissait un bon moyen. C'est une réussite absolument partielle. Les dessinateurs se trouvent à tous les niveaux, sur le plan social comme sur le plan artistique, "le cul entre deux chaises". Alors c'est une position très inconfortable, c'est tout.

Mais c'est un inconfort productif dans la mesure où c'est l'inconfort dans lequel il se trouve et l'état de déséquilibre qui s'ensuit qui poussent quelqu'un à s'exprimer. Je ne pense pas que quelqu'un qui soit bien équilibré et qui se sente bien dans sa peau ait envie de devenir un créateur, qu'il soit majeur ou mineur. Qu'il travaille dans le commerce, la repré sentation ou l'administration.... En tout cas sûrement pas dans la B.D....

Etes-vous favorable au syndicat des dessinateurs ?

Bien sûr. C'est une très bonne chose. Le syndicat a fait beaucoup pour la profession, il n'a du reste pas fini. Ce qu'il a obtenu nous est très profitable... Je suis absolument pour son action.

Etes-vous soumis à une censure importante ?

Non on ne peux pas dire que je sois soumis à une certaine censure, mais il est possible que le dessinateur que je suis se soumette de lui-même à une auto-censure. C'est une censure morale qui n'obéit qu'à mes conceptions personnelles et en quelque sorte à l'idée que je me fais de ma fonction : mais je n'ai jamais eu à me plaindre personnellement d'une quelconque censure agissante....

On peut aborder à peu près tous les sujets, représenter à peu près n'importe quoi, à condition de le faire "au bon endroit", évidemment.

Pensez-vous être plus à l'abri du fait de votre notoriété ?

Je ne pense pas que ça joue. Au contraire, au niveau de la censure, un dessinateur - comment dire ? consacré, arrivé ? Non, sûrement pas arrivé parce qu'on n'est jamais arrivé nulle-part - disons un dessinateur reconnu, n"a pas plus de liberté qu'un autre. On ne bénéficie pas d'un régime de faveur en tant que dessinateur "reconnu", mais on bénéficie par contre de son expérience passée.

Venons en à votre carrière. Pourquoi avez-vous quitté Pilote ? N'était-il pas dans votre esprit ?

C'est une question un peu complexe et assez difficile à traiter J'ai quitté Pilote d'une part parce que je travaillais pour ce journal depuis 10 ans. J'étais dans le n°0, et j'ai participé au journal presque sans interruption pendant ces 10 ans. Je considère que c'est beaucoup. Un dessinateur a intérêt dans une certaine mesure, à ne pas s'endormir. Alors, disons que j'ai quitté Pilote en grande partie pour me renouveller. Je pense que c'est dans cet esprit là que mon départ m'a permis de faire des choses que je n'aurais pas faites en restant à ce journal. Mais je ne l'ai pas quitté du tout parce que ce n'était pas mon esprit, c'est parce que j'ai eu envie de changer un peu d'horizon. Je pense que j'aurais pu suivre l'évolution de Pilote....

Retrouvez-vous dans le Pilote actuel ce que vous y avez laissé autrefois ?

Il est difficille de porter un jugement sur un journal dans lequel on ne travaille pas, c'est comme de parler d'une personne absente, c'est presque incorrect... Je crois que Pilote est un journal qui aura permis de faire des choses qu'aucun autre journal n'aurait pu se permettre de faire, grâce à une situation très particulière au sein des Editions Dargaud. Et cette tentative de renouvellement est extrêmement intéressante et profitable. C'est une expérience très prolifique pour un rajeunissement de la bande dessinée qui pendant un temps avait une fâcheuse tendance à se scléroser.

Il reste que c'est un champ d'expériences avec tout ce que cela implique. Mais cela compte peu au regard de ce qui est passionnant dans le journal.

Quel est le public auquel vous pensez vous adresser ? Est-ce lui qui, au travers des éditeurs ou des rédacteurs, parle de ce qu'il aime, de la forme des bandes dessinées qu'il préfère ?

Pour un dessinateur il y a plusieurs politiques à envisager. Ou bien il essaie de former un public : c•est un peu la position de Pilote, par exemple, qui a été au devant d'un public qui n'existait pas encore et qui patiemment, avec beaucoup d'audace, a essayé de le créer de toutes pièces. C'est en cela du reste que c'est une tentative extrêmement courageuse.

Il y a ensuite le dessinateur qui essaie de se faire une idée très précise du public auquel il s'adresse et puis qui essaie de le satisfaire en fonction de cette idée. C'est une position assez hypocrite. Un petit peu démagogique. Elle consiste à se dire: "Voyons, voilà un public qui aime les voitures qui se rentrent dedans avec beaucoup de "Boum" et de "Crac", je vais donc faire plein de voitures qui se rentreront dedans avec beaucoup de "Boum" et de "Crac". Ou: voilà un public qui aime que des types glissent sur des peaux de bananes et je vais foutre des peaux de bananes au bas de chaaue planche". C'est une conception. ...

Et puis il y a une autre conception, qui n'est peut être pas la meilleure, en tous cas c'est la mienne. C'est de me dire : "Bon, voyons, si j'avais aujourd'hui 15, 16 ou 17 ans, quel type d'histoire est-ce que j'aimerais trouver dans un journal ?". Et puis je me raconte les histoires que j'aimerais bien lire. Autrement dit j'essaie de m'interesser tout seul aux histoires que j'invente. C'est tout bête. J'essaie donc de garder le contact avec l'adolescent que j'étais et, très souvent, si le contact est maintenu l'histoire est réussie. S'il est coupé, c'est raté. Ce n'est pas une panacée, mais j'ai conscience de m'adresser essentiellement à un public d'adolescents. C'est du reste le public que j'aime Je n'ai pas très envie, par goût de m'adresser aux adultes. Tout simplement parce que les adultes ne m'intéressent pas beaucoup. Leurs problèmes auraient plutôt tendance à m'ennuyer... Alors faire des B.D. sur les problèmes des adultes, non. Je préfère sortir de la réalité quotidienne que d'y foncer tête baissée en m'adressant aux adultes. Voilà.

Mais vous ne pensez pas que votre humour puisse s'adresser aussi aux adultes ?

Mon humour peut s'adresser aux adultes, bien entendu. Mais ce n'est pas à eux que je pense en priorité, S'ils y trouvent du plaisir, tant mieux. S'il y a des adultes qui trouvent du plaisir à lire des B.D., c'est, je crois, la part de l'enfant ou plus exactement de l'adolescent qui subsiste en eux qui prend la place de l'adulte. Avoir de l'humour, ça ne veut, pas dire être adulte. On peut avoir de l'humour à 10 ans, on en aura toute sa vie, et puis on peut ne pas en avoir à 10 ans, on n'en aura jamais. Je serais tenté de dire qu'on a de l'humour comme on a du poil dans les oreilles: on n'y peut rien : c'est comme ça. Par conséquent le fait d'introduire de l'humour dans mes B.D. fait que je m'adresse à une certaine catégorie de lecteurs, mais qui ne sont pas pour autant âgés.

Vous travaillez pour le journal " Tintin", vous estimez donc qu'il s'adresse à des adolescents ?

Il faudrait d'abord s'entendre sur la notion d'adolescent. Je pense que les adolescents d'aujourd'hui et d'hier ne sont pas comparables. Autrefois, à 15 ans, on était un peu con, je veux dire quand j'avais 15 ans. On n'avait pas les mêmes ouvertures sur le monde. Aujourd'hui il y a la télévision, les "média" comme on dit pour faire savant. on sait à 15 ans 10 fois plus de choses qu'on en savait à cet âge il y a 20 ans. Les adolescents de 73 sont donc plus aptes à recevoir un langage peut-être un peu plus adulte. D'où l'évolution actuelle de la B.D. dans cet esprit je pense que "Tintin" s'adresse aux adolescents, mais qui n'ont pas en face de la vie la même naïveté que ceux d'hier.

Vous avez sorti un roman policier (I). Vous manquet-il quelque chose dans la BD ? Est-ce une manière de dire autre chose, parallèlement ?

Non.... Ce n'est pas une manière de dire autre chose parce que finalement c'est une activité qui est très proche. J'y pensais depuis longtemps, je ne me suis pas découvert brusquement du goût pour le roman policier. Quand j'avais 15 ans je m'amusais énormément à dessiner, mais aussi à raconter des histoires. Du reste faire de la BD c'est aussi avoir du goût pour imaginer des histoires et pour les raconter, et pas seulement pour le dessin. En fait la BD et le roman mettent en jeu le même mécanisme : 1'imagination. Et l'imagination, c'est un peu comme une roue de loterie, dans les baraques foraines. Il suffit de donner une toute petite impulsion à la roue, et elle tourne pendant un temps indéfini. Tantôt on sort un bon numéro : on raconte une bonne histoire, tantôt un mauvais (éclats de rire), on a raté son histoire. C'est tout. Alors on a une roue dans le crâne ou pas. Moi je mets ma roue facilement en marche. Souvent dans le domaine de la BD. Mais il m'a paru normal d'essayer d'autres domaines. Je ne fais pratiquement pas de différence.

Dans votre conception de la BD, c'est surtout le dessin qui est au service du texte !

Oui. Un courant actuel tendrait à faire l'inverse. Ce n'est pas du tout ma position. Je défie quiconque d'intéresser par le seul truchement du dessin. J'en veux pour preuve qu'il y a des tas de dessinateurs dans le passé et le présent qui intéressent avec un mauvais dessin et de très bons scénarios mais je ne connais pas d'auteur de BD qui interesse avec de bons dessins et un mauvais scenario. Un dessin fantastique et une histoire imbécile ne feront jamais un succès. Quand on ne fera plus passer l'idée avant le dessin on cessera de faire de la BD Ce qui ne veut pas dire que ce ne soit pas intéressant. On peut très bien considérer une BD comme essentiellement décorative et concevoir une suite de très beaux tableaux à regarder en soi. Alors on les regardera comme une suite de tableaux, un point c'est tout, ce sera autre chose. On peut concevoir la B.D. d'une autre manière mais on aura inventé là tout autre chose. La fonction essentielle de la B.D. est d'être narrative.

Quels sont les auteurs qui vous ont marqué ou influencé à vos débuts ?

Il y a un auteur qui m'a influencé considérablement comme il a influencé presque tous les gens de ma génération. Il était difficile d'échapper à son influence à l'époque ou j'ai commencé. Ce grand monsieur, c'est FRANQUIN bien sûr. Il a ceci de particulier qu'il a influencé des gens extrêmement différents entre eux, grâce à sa grande richesse. En dehors de ça, j'ai subi ce qu'on pourrait appeler de petites influences épisodiques. C'est à dire que je me suis amusé à me laisser influencer de temps en temps par tel ou tel dessinateur. A titre expérimental. Il est bon de subir des influences et de s'en dégager naturellement. Une manière d'apprendre son métier dans tout art ou artisanat est de regarder comment font les anciens qui vous ont précédé dans le métier. C'est comme ça que je vois l'influence.

Avez-vous suivi les cours d'une école avant de vous lancer dans la B.D. ?

Je n'ai jamais mis les pieds dans une école. J'aimais dessiner. Il me restait à en faire un métier. Il y avait en fait que peu de domaines susceptibles de me faire vivre de mon dessin. Il y avait en particulier la BD. Alors ça a été la BD, tout simplement.

Vous avez commencé seul ou dans un atelier ?

J'ai toujours dessiné seul et c'est la raison pour laquelle j'ai mis tant de temps à apprendre.

Et les aides ?

Je pense qu'un assistant est très utile, pour le lettrage par exemple. Il y a longtemps que je ne le fais plus moi même. Un assistant peut y consacrer plus de temps et donc le faire mieux. Mais quand il s'agit d'un assistant qui se substitue à vous, ça commence à poser des problèmes car ça vous empêche de progresser. Un dessinateur doit éviter d'être figé. C'est la condition pour qu'il s'interesse à son travail, qu'il se surprenne. Si je sais que l'année prochaine, je vais faire quelque chose de différent, et bien l'année prochaine m'interesse. Or, un assistant vous suit, il ne vous précédé pas. Parce qu'en tant que créateur vous vous précédez, un assistant vous empêche d'évoluer. Il y a donc là un moyen terme à trouver. Maintenant, qu'un assistant prenne un peu de ma manière ne me dérange pas du tout. Pourquoi pas ?

Lorsque vous êtes en collaboration avec Dufranne, ne vous sentez-vous pas libre ?

Ma collaboration avec Dufranne ? C'est le problème que je viens d'évoquer. Dufranne est un élément de valeur, il est très doué. Mais pour les raisons que je viens de donner, un travail avec lui ne pouvait que m'arrêter dans une perspective d'évolution. Ca ne met donc pas en cause son travail, absolument pas, j'insiste. D'un autre côté, renoncer à se faire aider au niveau du dessin équivaut à renoncer à faire d'autres choses par ailleurs et c'est regrettable. J'aime bien m*ouvrir des portes un peu dans tous les sens...

- L'avenir ? Quels conseils donneriez- vous à des jeunes voulant faire de la BD ? Etes-vous assez optimiste ?

Je ne suis pas très optimiste en ce qui concerne l'avenir de la BD. Surtout si je me reporte au passé et si j'en tire les conséquences. Il est incontestable qu'autrefois, et il n'y a pas si longtemps, d'ailleurs, 11 existait de très nombreux hebdomadaires, dans lesquels on pouvait facilement se faire publier. C'était il y a moins de dix ans. A mes débuts, je ne me souviens pas, exception faite d'une très courte période - les deux ou trois premiers mois - avoir eu le moindre problème. J'ai travaillé pendant des années sans trop me soucier de la qualité. Et j'étais débordé de travail. J'ai pu ainsi apprendre mon métier, et l'exercer sérieusement quand l'occasion s'en est présentée. Aujourd'hui, cette situation est absolument impensable pour un débutant. Il ne reste plus guère que trois ou quatre hebdos et leur avenir est précaire. Parmi eux un seul prétend faire des bénéfices et franchement on ne sait pas trop s'il en fait réellement, malgré son très fort tirage. Alors je pense que pour un jeune il sera de plus en plus difficile de s'imposer dans cette profession et d'en faire un métier véritable. Il ne peut aujourd'hui avoir des chances de démarrer dans un journal que s'il est arrivé, ou presque, à maturité. Mais ou et comment apprendre, Nom de Dieu, pour y parvenir, à maturité ? Je me demande sincèrement si les Editeurs se rendent compte de cette situation qui les condamnent, eux, et toute la profession aussi du reste, à brève échéance ? La "relève", du fait de cet état de choses, est de plus en plus maigrelette. On continue à publier toujours les mêmes, qui s'usent, et dans quelques années, je crains fort que ce ne soit le cul-de-sac. La tendance qui pousse actuellement ceratains rédac teurs en chef à prendre le train pour trouver des dessinateurs en Belgique, en Italie ou en Espagne ne me semble pas très sérieuse non plus. On ne fait que déplacer le problème, temporiser. Du bricolage. Je crains fort enfin que cette autre tendance qui commence à très nettement prendre corps chez certains : la B.D. n'est pas, ou n'est plus une profession. Alors on vient y faire une courte apparition si l'on a quelque talent, trois petits tours, et on disparaît pour passer aux choses sérieuses. Le pire pour la B.D. serait qu'elle devienne une activité provisoire pour dilettantes, pour amateurs doués. Un hobby !!! Il arriverait alors ce qui est arrivé un temps à la science fiction, par exemple, D'art populaire (Wells, Jules Verne, etc) elle irait petit à petit s'enfermer dans un ghetto pour initiés. Voilà pour le pessimisme.

Heureusement les choses bougent, le monde est en perpétuelle évolution. Il n'est pas du tout exclu que la BD se trouve étroitement mêlée aux nouveaux moyens de transmission et de communication. Je pense à 1'audio-visuel, aux cassettes... Que s'ouvre pour elle un nouveau champ d'expériences,d'autres débouchés. Qui peut prévoir l'avenir ? Pour le présent. je préfère terminer par une authentique note d'optimisme : la BD ayant acquis ses lettres de noblesse, on publie et on publiera de plus en plus d'albums en librairies, sans nécessairement pour l'auteur devoir passer par l'examen propitiatoire de la publication hebdomadaire. Ceci devrait compenser cela, et largement je crois. Que le Dieu des petits Mickeys m'entende !

Propos recueillis à Paris en juin 1975 par l'équipe du journal.

(I) "Pavane pour un catcheur défunt',' publié aux Prèsses de la Cité dans la collection "Mystère"

Christian Godard
Cet article a été publié dans Hop ! numéro 1 en décembre 1973.
Les illustrations sont de Michel Pouget et Louis Cance.
Merci à Simone Cance qui a donné son accord pour la reproduction de cet article.

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