Le bourreau passe aux aveux
(interview de Thierry Martens)
Ce mémoire a été tiré à une centaine d'exemplaires, gratitude oblige, diffusés dans le milieu de la B.D. auprès de pratiquement tous les grands créateurs m'ayant apporté leur aide.
Puis j'ai terminé les Sciences PO. Je me suis un peu intéressé à la criminologie et ai été me mitonner un service militaire "planqué"(beaucoup de boulot administratif passionnant et de"contacts",mais très peu de choses militaires en fait : je m'occupais des écritures et commandes pour la bouffe et nourissais quelques 4000 ploucs et une trentaine de chiens assurant la protection d'une base de missiles...).
Rien de bien "MICKEY" là-dedans. Mais restait à envisager de gagner sa vie. A mon entrée à l'armée, on cherchait justement à combler, à SPIROU, le vide rédactionnel. Beaucoup de candidats... J'en étais un peu inconscient. Cest un dessinateur, MAZEL ("Câline et Calebasse"),qui a attiré mon attention sur cette possibilité. Selon lui,à une réunion de dessinateurs cherchant à trouver un rédacteur, on avait, en désespoir de trouver de bons candidats .proposé mon nom en regrettant que cela ne m'interesse pas...
Il faut avouer que la position du futur rédacteur de SPIROU risquait de s' avérer complexe. Les précédents professionnels, avaient fait naître chez les dessinateurs et scénaristes la crainte d'avoir un rédacteur CONCURRENT, dessinateur ou scénariste, s'efforçant de pousser ses propres productions plutôt que celles des autres membres de la maison. L'Editeur avait été passablement échaudé par des expériences malheureuses.Bref,un climat complexe.
A tout hasard, j'ai proposé ma candidature. Il me restait encore 200 jours de service militaire à me farcir. Cela m'a servi à asseoir ma position en faisant de petits travaux d'essai pour montrer ma gamme de possibilités : rapport sur le courrier des lecteurs qui s'égarait à l'époque et en arrivait à faire de la contre-publicité pour le journal, adaptation en 32 planches des 44 planches d'une série un peu "navet", rapport sur la partie rédactionnelle et les possibilités en ce domaine, etc...
Parallèlement,avec DANY DE LAET, on avait renoué avec la plupart des dessinateurs pour organiser une expo de bandes dessinées à ANVERS et à BRUXELLES. La plus grande jamais montée en BELGIQUE. Avec tout le matériel(de l'époque) de la S.F.B.D., une très importante partie sur les dessinateurs Flamands et étrangers (oeuvre entière de DANY), ma partie sur les grands hebdos TINTIN-SPIROU et leurs ténors... Caserné en Allemagne, je passais mes quelques congés à épingler des planches et préparer de petite notes explicatives au public !
Comme l'expo battait son plein à BRUXELLES en Mai 69, l'éditeur a organisé une réunion-conseil de dessinateurs où l'on m'a invité à venir - comme un cheveu sur la soupe - pour présenter mes projets au cas où j'accéderais à SPIROU. On est allé prendre un pot après au bistrot du coin, puis je suis retourné en Allemagne. Plus rien.
Le 28 JUIN 69,j'étais démobilisé. Toujours rien. Coup de téléphone à l'éditeur pour savoir si je devais chercher ailleurs ou si un strapontin m'attendait à SPIROU. Il avait des réserves, beaucoup même, mais ne s'y opposait pas. On pouvait tenter l'essai .
Pour l'employé, c'est l'occasion de voir si la maison est sympa. C'est le cas.Maintenant, quatre ans après, j'ai l'impression d'avoir rajeuni d'au moins autant de temps depuis que je suis Chez BUPUIS.
C'est même inquiétant.Je vais finir par en revenir au berceau !
Avec nos délais d'impression (huit semaines !), je suis entré le jour où il fallait préparer un "SPECIAL RENTREE DES CLASSES" prévu par le planning de l'éditeur... Alors qu'il n'y avait pas un gramme de matériel dans ce domaine. J'ai improvisé. Mon premier texte a ainsi été un "à la manière de Delporte", un "en direct de la rentrée des classes" que nous avons illustré par un collage (gravure ancienne et GASTON) car Franquin n'avait pas le temps matériel de réaliser un dessin. (Texte et illustration ayantt été soumis, pour accord, à Delporte et Franquin car j'ai toujours eu horreur de faire quelque chose concernant quelqu'un sans qu'il n'en soit prévenu et ne puisse donner son mot dans la chose).
Je partais à zéro. Ma connaissance de 1'univers interne du journal (imprimerie, planning, problèmes rédactionnels) était purement ou livresque ou imaginative. Mai cela s'apprend assez vite pour autant que l'on ait de la méthode et qu'on n'hésite pas, au départ, à passer quelques soirées et même week-ends pour approfondir le sujet et régulariser la situation.
Le premier adversaire était le "retard" chronique de tout le matériel SPIROU. Nous avions à 1'époque très mauvaise réputation à 1'imprimerie car les délais n'étaient quasi-jamais respectés et les cylindres de rotatives en frétillaient d'impatience. J'étais bombardé de coup de téléphone implorant les pages manquantes-des-numéros-que-nous-aurions-dû-boucler-trois-semaines-auparavant et qui étaient déjà au montage !
Ces coups de téléphone faisaient perdre un temps fou car on n'avait pas le temps de se pencher sur un problème qu'on sonnait pour en rappeler un autre en retard. Corollaire : l'imprimerie se tapait des heures supplémentaires à la pelle pour SPIROU, ce qui finissait par coûter très cher à 1'éditeur et rendait indispensable une véritable rédaction.
Le premier mois a été consacré à rétablir la situation. Depuis lors, je veille scrupuleusement aux délais et essaie de garder le plus possible d'avance pour pallier tout pépin éventuel. Il peut m'arriver un accident, ou à mon metteur en page, de véritables problèmes de délais ne commenceront à se poser qu'au bout de 3 ou 4 semaines minimum de nos jours.
En parallèle, je potassais les archives, les dossiers du journal, les rapports qui avaient été faits au cours des cinq précédentes années. Histoire de se mettre au courrant.
Puis je renouais avec les dessinateurs ou faisais la connaissance des inconnus. Il fallait voir les problèmes propres à chacun, ses possibilités, etc... Et il fallait assumer le train-train courant, les plannings, le courrier des lecteurs,etc...
Pour la même raison, ce que fait un rédacteur en chef doit être en quelque sorte "bénévole". Il touche un salaire de base normal,bien entendu, mais ce qu'il écrit éventuellement pour le journal est fait parce qu'il faut le faire et parce que les lecteurs attendent qu'on le fasse. Pas pour une rémunération supplémentaire. Lorsqu'un rédacteur fournit des articles payés à la pièce en supplément à son salaire normal, il arrive vite à ne plus chercher qu'à faire cela pour les suppléments et à délaisser son travail normal !
Etant donné la faiblesse des effectifs (seulement un metteur en page,une secrétaire et une employée à travaux divers), j'ai été obligé de pratiquement tout centraliser. Ce qui fait que 1'ensemble des tâches est complexe : réception de tout le courrier, des visiteurs et des appels téléphoniques ; plannings à longue distance et programmation de chaque numéro (!) ; contacts suivis avec les collaborateurs pour les maintenir,si possible,sous pression ; articles divers (courriers des lecteurs, dossiers de M. ARCHIVE, réécriture de certains textes, etc) et textes de présentation etc...
Les meilleures périodes de travail sont tôt le matin et en fin d'après-midi car le téléphone et les intrusions diverses y sont moins fréquentes. Ainsi en quatre ou cinq heures de temps, ou le soir chez soi, on peut abattre un boulot fabuleux.
Par ailleurs,on obtient un boulot infiniment supérieur de ses collaborateurs en "désacralisant" les contacts. Au bureau, on travaille, on réceptionne, on a peu de temps, tout se fait en fonçant. A l'heure de midi,on a le temps de flâner, de discuter en s'amusant, de laisser l'idée germer et, quoique qu'il s'agisse encore de travail, c'est une parfaite détente.Lorsque c'est nécessaire pour relancer quelque chose... J' organise un petit dîner de dessinateurs chez moi, ou suis de temps à autre convié chez eux. Je pense que dans un journal jeune et dynamique, il faut éviter le contact purement professionnel, 1'esprit d'usine "vous-avez-cinq-minutes-pour-exposer-votre-probléme-moi-deux-pour-décider-merci-au-revoir".
Mais il est indéniable que je m'efforce d'être "efficace" avant tout. Vu la complexité des taches à fournir, c'est indispensable car si l'on traine trop sur des choses sans importance, il arrive bien souvent que 1'on en néglige d'autres, vitales pour le journal.
De plus, l'intérêt du journal est primordial. Nous vivons tous d'un journal. Il doit vivre et se développer avant tout. Il peut m'arriver d'être "dur" si l'intérêt du journal l'exige... Mais j'essaierais toujours, auparavant, de laisser à mon interlocuteur le maximum de chances,voire essayer de lui trouver des solutions de rechange. Finalement, on n'est obligé d'être "dur" que vis-à-vis des personnes qui ne comprennent vraiment pas l'intérêt du journal et font passer leur intérêt propre avant toute autre chose. Ces personnes sont heureusement extrêmement rares.
Thierry Martens n'est une réalité concrète que dans la vie courante,lorsqu'on le rencontre et qu'on discute avec lui. Or le lecteur a automatiquement besoin d'une personne abstraite à qui s'adresser en confiance : SPIROU,GASTON ou M. ARCHIVE... M. ARCHIVE est en quelque sorte la personnification de la "personne-au-courant-de-tout-ce-qui—concerne-le—journal" : dossiers sur les dessinateurs, analyse de dessins, documentation, renseignements divers, etc...
TERENCE est une personnalité en dehors du monde professionnel. Il reçoit tous les fanzines, et il les commente ou les présente. Il y sélectionne ce qui lui semble intéressant pour le journal. TERENCE est nécessairement plus engagé que M. ARCHIVE, neutre par essence même.
TERENCE est également un pseudo que j'affectionne pour des romans policiers sortant un peu de 1'ordinaire et inédits à ce jour. Les sujets y sont souvent trop "choc", mais TERENCE ne désespère pas d'un jour placer ses bouquins dans une édition normale.
Un autre pseudonyme, moins utilise, c'est YVES VARENDE (ou YVAR en abrégé) plus attiré par le pamphlet, la recherche historique ou la sciencefiction. VARENDE s'essaie dans 1'épopée cosmique. Sept volumes en vue présentant 1'univers fabuleux des TAHGS. Premier volume déjà écrit mais difficile à publier de nos jours. Il contient 200 feuillets, la matière de 3 romans normaux et représente un peu ce que j'aimerais lire en S.F. : une oeuvre dense, aux rebondissements incessants, au style extrêmement rapide. Un ennui: les éditeurs aiment bien que cela traîne. Aussi, pour être publié, le premier "TARG" devrait être soit réécrit en six cents pages, soit être coupé en trois volumes normaux style "FLEUVE NOIR". L'ennui,c'est qu'avec ce procédé 1'oeuvre prévue pour YVAR devrait comporter une vingtaine de volumes et que j'aime bien la diversité. Faire une demi-douzaine de volumes denses dans un genre, oui, mais après s'amuser à autre chose. Lans un autre domaine.
Comme je n'ai pas de gros problèmes financiers pour l'instant et une saine philosophie de la vie, je laisse VARENDE et TERENCE écrire ce qui leur plait, comme ça leur plait et comme j'aimerais en lire plus souvent. Même s'il n'y a pas de proches possibilités de publication .
Le jour où cela deviendrait indispensable, je pourrais de toute façon rédiger mon bouquin normal en une quinzaine de jours. Et vogue la galère !
Bref, on causait moins et agissait plus, sourire aux lèvres et rire énorme dans la tête. On était beaucoup moins "sérieux" et on ne prenait pas toutes ces choses au tragique. Il est vrai que nous cotoyions les générations élevées durant la guerre et la proche après-guerre et que nous savions ce que c'était que d'en baver réellement. Cela s'est oublié et l'on monte en épingle des mini-trucs sans réelle importance.
SPHINX me semble honnêtement fait mais partant de faux principes. De plus, dans SPIROU, une rubrique fanzine, pour intéresser le lecteur amateur de bande dessinée, doit essentiellement se tourner vers le fanzine traitant de la bande dessinée. Nos lecteurs sont, par ailleurs, plus interéssés, par exemple, par des articles sur les dessinateurs professionnels (ou des rééditions) que par du dessin d'amateur. SPHINX répond donc fort peu aux critères nécessaires pour la sélection de cette rubrique et il me semble que ses mini-dossiers sur les dessinateurs (incomplets et sans grand intérêt) sont plus destinés à dédouaner le message d'ensemble et à attirer la clientèle des fans de la B.D. Ce qui est un procédé plutôt bassement commercial car un fanzine doit, par essence même, prendre une direction et s'y tenir. Il n'a pas à papilloner de gauche à droite.
Les recherches de correspondants et bourses d'échanges sont mises à part et tapées sur liste par mon secrétariat.
Les questions intéressantes sont adressées à Claude Bolle qui anime depuis une éternité avec un succès constant la rubrique du FURETEUR. Les lettres adressées aux dessinateurs leur sont transmises et j'espère qu'ils prennent régulièrement le temps d'y répondre...Mais leur travail est absorbant !
Les lettres posant des problèmes sont mises à part et j'en dicte la réponse à chaque courrier (tous les deux ou trois jours). Les lettres de routine (retour de Machin, album de Truc,etc...) sont traitées par'ma secrétaire qui y répond de manière automatique en se basant sur les programmations, etc...
Pour les rubriques, nous cherchons généralement un spécialiste qui nous fournisse un travail qui soit adéquat : par exemple,les interviews de ROGER SIMONS, STARTER par JIDEHEM, 1 'aviation par JEAN-LUC, etc...
Tout projet semblant adéquat lui est soumis avec une note de la Rédaction. C'est lui qui décide si oui ou non nous prenons ce matériel. Ce n'est pas un pouvoir absolument arbitraire en ce sens que l'avis de la Rédaetion,ayant étudié à fond le problème, compte beaucoup et qu'il peut se faire qu'après nouvelle discussion je repêche un projet refusé en première instance. Cependant, 1'éditeur a de grosses qualités de "lecteur" et, s'il n'aime pas un projet, il peut se faire qu'il soit vraiment mauvais. La Rédaction travaille toujours, un peu, dans 1'enthousiasme, cela peut parfois influer sur son jugement.
Lorsque je reçois un refus pour une chose à laquelle je crois, je revois à nouveau,attentivement et plus froidement, 1e problème. J'essaie de voir pourquoi il est refusé. Si ce refus est valable, il ne me reste qu'à penser que je me suis trompé... et qu'heureusement l'éditeur est là !
Si le refus me semble insuffisament motivé, il me reste à voir s'il n'y a pas d'autres arguments pour que ceux déjà présentés et qui, en cours de nouvelle discussion, pourraient faire changer la décision. En principe, 1'éditeur est donc seul maître à bord, mais il se repose sur sa Rédaction pour le travail courant (planning, supervision du travail des dessinateurs, problèmes divers, etc ...). Et 1'on bénéficie, en fin de compte, dans la Maison d'une énorme liberté assez rare dans le domaine de la presse.
Corollaire: 1'édition belge est largement couverte par les rentrées publicitaires et la vente au Numéro. L'édition française nous revient nettement plus cher car elle est moins supportée par la publicité.
La FRANCE est beaucoup plus riche en rédactionnel que la BELGIQUE (club, courriers spéciaux "vos lettres sont bien tapées", bourses d'échanges, rubriques, FURETEUR, etc. ..), mais la partie bande dessinée est identique et la FRANCE a, en supplément exclusif, les classiques DUPUIS et les autocollants.
Une fois les textes élaborés, il réalise également la mise en page des couvertures.
Les sommaires sont soit commandés aux dessinateurs, soit proposés par eux : les textes de 1'encadré (sommaire proprement dit) sont lettrés en dernière minute à la Rédaction lorsque j'ai fixé le contenu exact, du numéro suivant.
Un seul regret:1a qualité très variable de ces productions. Je ne parle pas du plan "technique" qui est essentiellement fonction des ressources du fanzine, c'est à dire du nombre de ses lecteurs ou des capitaux investis. Mais trop de fanzines naissent sans "fond" réel, sans matériel intéressant. Un bon texte lamentablement stencilé est malgré tout une joie pour 1'esprit. Un mauvais texte imprimé sur papier glacé reste de la L§xr^J; ?!...
A mon avis, avant de faire un fanzine, il faut avoir quelque chose à dire !
Les fanzines ne jouent pas un rôle concurrentiel mais complémentaire. Ils peuvent, au contraire, ouvrir les portes de la bande dessinée à de nombreux petits publics localisés et promouvoir auprès de ceux-ci le gout de la bonne B.D. de qualité plutôt que l'absorption macsive de petits fascicules de gare remplis au kilomètre de dessins par de sous-studios étrangers.
Le toute façon, sauf multiplication insensée de la publicité, le journal ne joue pratiquement plus le rôle bénéficiaire des Maisons d'Editions depuis quelques années. Le journal est un banc d'essai, un contact direct avec le public et une publication où rôder ce qui fait véritablement le bénéfice des Maisons : albums, replacements à 1'étranger, etc...