Les chroniques de Louis Cance
Interview de Guy Mouminoux
GUY MOUMINOUX est un dessinateur prolifique.
Depuis 1946 il a abordé tous les genres et crée de
nombreuses séries,bien souvent sur ses propres scénarios.
Dessinateur complet, il passe facilement
du réalisme à 1'humoristique (parfois caustique)
avec actuellement une préférence pour ce dernier.
Aujourd'hui il est surtout connu pour PREMOLAIRE,
(voir HOP N° 2), LE BLASON D'ARGENT et RIFIFI, des
séries forts différentes qu'il mène de front.
Nous allons tenter par le biais de l'interview de
retracer la carrière de ce dessinateur qui s'est
vu couronné de ses efforts en 1973 en obtenant le
Prix ST MICHEL du dessin thématique pour la satire
de la série "RIFIFI".
En quelle année et dans quelle publication avez-vous débuté ?
Mes débuts ont dû avoir lieu vers la fin de
l'année 1946, alors qu'encore coiffé du béret de
la marine nationale, j'avais réussi à édifier dix
pagettes d'un humour douteux et que je suis parvenu
à vendre à une édition aussi intemporelle que
brumeuse. Le support de mes prouesses graphiques
s'intitulait "Nous les Jeunes" et n'a connu qu'une
demi-douzaine de numéros.
Qu'est-ce qui vous a conduit à la B.D.?
Pourquoi la bande dessinée? Pour une raison fort
simple. Le dessin, ou plutôt l'histoire racontée
par le dessin, était la seule valeur monnayable en
ma possession. Elle m'avait beaucoup aidée dans le
monde que je venais de quitter, elle était le hiéroglyphe
des temps anciens, pourquoi ne serait-elle
pas la façon de communiquer avec le plus grand nombre
que j'avais 1'intention de contacter. De toutes
façons, mes humanités, que j'avais dû rompre très
tôt pour des motifs aussi nécessaires qu'impérieux,
ne me laissaient pas un choix très vaste. Les institutions
de renommée ne me firent aucune proposition
intéressante, et je n'avais, de mes études
scolaires, qu'un souvenir jovial, vaguemait intéres
sé. Une phrase célèbre dit que l'on apprend bien
que ce que l'on sait déjà ! Heureusement, je savais
beaucoup de choses ! Je suis un véritable autodidacte
et les nombreuses connaissances que j'ai acquis
en confrontant sans arrêt la théorie et la pratique
m'ont permis de traduire le drame humain en
humour ce qui, à mon sens, est une façon élégante
de boucler le cycle.
En 1948 vous avez réalisé un court récit humoristique
dans O.K. Avez-vous eu l'occasion de rencontrer un jeune
dessinateur, Uderzo, qui était déjà une vedette de O.K. ?
En 1948, j'ai dû effectivement travailler à un
thème "Les cinq bandits de Calabre" publié dans cet
éphémère hebdo O.K. où j'ai eu la chance de croiser
l'ami UDERZO beaucoup plus grand à l'époque avec
son BELLOY L'INVULNERABLE et sa confiance merveilleusement
obstinée en l'art graphique.
En 1948 c'est aussi ZAR'O série de RC dans un mmsuel du
même nom qui évolue de Lyon, Nice, Paris,
changeant d'éditeur et parfois de dessinateur (cer
tains numéros sont signés Galland). Il n'a pas dû
être facile de travailler dans ces conditions ?
ZAR'O cet abominable plagiat de ZORRO me fut imposé
par des gens dont les convictions économiques
errent entre le primeur de gros, le charbon au détail
ou le papier imprimé.
ATKIN apparait en 1949, personnage préhistorique,
prélude aux succès d'aujourd'hui de Rahan ou Tounga.
Effectivement j'essaie de proposer au monde de
l'époque des choses qui me sont plus personnelles,
ATKIN entr'autres ! Rien à faire ! le titre ne peut
être confondu avec Tarzan, Mickey,ou Zorro ! Il n'y
a donc rien à espérer momentanément.
Cette même période vous travaillez pour E.L.A.N.
société pour laquelle vous avez réalisé des dizaines
de RC et des séries diverses, notamment "MAYA
le SIOUX".
E.L.A.N. lui, me laisse la bride sur le cou,mais
à cette condition : il faut que le héros soitun
spécimen du Far-West. Indien ou cow boy, peu importe !
Monsieur Benincasa n'a confiance qu'aux inspirations
outre-Atlantique ! Les époques ont leursbitudes !...
Je crée donc "Maya le Sioux" qui n'a
pas plus de rapport avec les Sioux que j'en ai avec
les Hottentot ! Nous faisons donc 20 ou 25 petits
albums qui ont l'air d'avoir une audience. Mon Sioux
circule à travers l'antiquité aussi bien que
dans le monde de Jules Verne et mes propos tout à
fait incohérents retiennent l'attention à cause
justement de cette originalité.
En 1951 vous avez fait une incursion à VAILLANT,
et à BRAVO, journal belge édité par "Femmes d' aujourd'hui".
Une courte incursion à "Vaillant" me pousse à
exécuter une fade histoire de résistance à sens unique.
Puis c'est "BRAVO" avec "Troubles à Guadalcanal"
.
"JOCKO" avec "Gorneval Chevalier errant'
une très belle histoire moyenâgeuse sur un texte
de l'éminent Louis Saurel. Tout ceci sombre à la
première houle et je suis recueilli à "L'EQUIPE JUNIOR",
une dépendance de "L'EQUIPE" où,]'ai le réel
plaisir de travailler à la vie de Mermoz. J'ai le
grand honneur d'être édité en même temps que SAINT
OGAN, TRUBERT, PELLOS.... Hélas, nos grandeurs ne
suffisent pas, et l'Equipe Junior fait également
naufrage après une courte année de flottaison précaire.
Dans la même période vous collaborez à la S.P.E.
pour "Fillette","Pschitt Aventures" (Mexico Kid ),
etc...
Alors c'est la S.P.E. avec ses petites illustrations
à la petite semaine, ses promesses de promotion
"Lorsque vous aurez fait vos preuves on vous
confiera quelque chose de plus conséquent, on vous
augmentera!" Je suis comme le fantassin qui revient
miraculeusement de 3 ou 4 années de guerre à qui
l'on demande s'il connait le parcours du combattant.
Enfin , au bout d'une très longue période, je suis
promu brigadier chef, et l'on me confie "MEXICO -
K1D" comme le saint sacrement et les western m'emmerdent
et je noircis mes pages jusqu'à l'extinction des feux
sur un scénario d'un classicisme à
rendre neurasthénique l'Abbé Pierre et ses condisciples !
En 1959 c'est l'entrée à SP1R0U avec les récits
de 1'Oncle Paul.
En effet, et avec la période Spirou on dirait
que le ciel s'éclaircit. La maison est austère et
sérieuse, mais je préfère cela à la bonhomie trompeuse
de ce que je viens de connaître. On me confie
les "Oncle Paul", ce n'est pas passionnant, mais
c'est Spirou !
La même année, dans Coeurs Vaillants, vous reprenez
le flambeau du Chevalier au BLASON D'ARGENT
avec pour scénariste Hervé Serres. Depuis plus de
15 ans vous animez cette série, parfois sur vos se
parfois sur ceux de Pélaprat.
Ah le "BLASON D'ARGENT, l'inépuisable série, 44
à ce jour, qui vient de ma nuit des temps et fait
presque partie de ma biologie ! Tantôt seul, tantôt
accompagné d'un scénariste, j'accomplis mon devoir
auprès de ce romanesque chevalier errant, toujours
jeune et séduisant et qui a le privilège de me voir
vieillir ! Que dire des Editions Eleurus? C'est ma
maison ! d'y ai connu une foule de confrères,
collègues, rédacteurs.... Et puis tout change de place,
le premier devient second, le second le troisième,
mais ce sont toujours les mêmes ! il y a des
coups de gueule, on se boude, on bouffe ensemble
on rigole, c'est comme partout mais mieux que partout !
Ce sont mes amis et on ne dit pas de mal de
ses amis. C'est aussi à ELEURUS que je parviendrai
plus tard à mettre au point "PREMOLAIRE", qui est,
je le pense vraiment, l'aboutissement de toute la
connaissance accumulée dans ce domaine. I1 faut
beaucoup plus de temps pour faire un mauvais dessinateur
que pour faire un excellent docteur en médecine !
Je n'éenappe pas à cette règle et c'est en
toute connaissance de cause que je peux affirmer
que "PREMOLAIRE" ainsi aue "RIFIFI" dans "Tintin','
sont d'excellents diagnostics de la condition humaine
ayant immanquablement un impact sur le public.
En 1957 il y a eu aussi la reprise de "Robin des
Bois" dans "HURRAH".
Pardon, j'ai omis de parler de la période Hurrah
aux éditions Del Duca... Quelques 300 planches d'un
Robin des Bois aussi anachronique que MAYA le Sioux
à une autre époque.
FLEETWAYS la grande maison d'édition britannique
vous a commandé un certain nombre de récits de "guerre",
dont certains sont revenus en France adaptés et anonymes.
Effectivement j'ai réalisé de nombreuses séries
pour une agence de presse anglaise qui revend impunément
mon matériel à travers le monde entier
sans m'offrir une quelconque participation aux bénéfices.
Et "CHOUCHOU" ce fut une expérience intéressante ?
CHOUCHOU? Grand format, grand boum, grande couleur,
grand écran ! Des petits hommes qui jouent aux
grands, de grands copains qui deviennent de petits
directeurs ! De grands salaires malgré les petits
moyens ! Un faux grand boum, une petite fin....
En 1965 c'est "PILOTE", parlez-nous de cette période.
Il y eut aussi l'époque "Pilote" avec " Goutatou
et Dorochau", deux personnages qui marchaient fort
bien. Et puis il y eut nos si doux moments passés
en compagnie de Monsieur Goscinny et de sa rédaction !
L'histoire marchait bien, si bien, Qu'elle en
créa des remous affectifs, on me congédia sans raison
cohérente, on prévoyait la chute du journal et
l'on voulut sans doute m'éviter ce sublime affront !
Ce ne peut être que cela, car il m'apparaît trop
délicat de supposer que la suppression ae mon histoire
ait porté un tel préjudice au journal !
Ensuite c'est la création de "RIFIFI".
Me voici donc arrive à "TINTIN". J'y rencontre
GREG. On m'a dit pis que pendre sur GREG mais j'ai
décidé de faire ma propre expérience, bien m'en
prit. Non seulement GREG est un très charmant garçon,
mais c'est aussi un des rares rédacteurs à
connaître profondément la bande dessinée. Je peux
parler en louange de mon ami GREG, sans flagornerie,
du fait même qu'il n'est plus rédacteur à Tintin
et que, par conséquent, mes hommages ne pourront
plus avoir de répercussions favorables sur ma
série. Non seulement j'établis d'excellents rapports
amicaux avec GREG, mais son expérience me permet
d'envisager l'efficience d'un travail concret.
11 est effectivement très important de travailler
dans ces conditions. La communion d'esprit dans ce
domaine est plus importante que le montant des piges.
Avec GREG, et grâce à lui, j'ai pu aujourd'hui
mettre au point RIFIFI qui a une audience certaine
sur un public nombreux. Bien sûr on ne peut
plaire à tout le monde, d'autant plus lorsqu'il
s'agit d'humour. L'humour étant ce qui fait le plus
défaut à l'humanité en général.
Vous avez aussi illustré "LES CHARLOTS", albums
tirés des films à succès de ces personnages.
J'ai travaillé aux albums des Charlots, mais c'est
sans importance.
| |
Utilisez vous beaucoup de documentation ?
|
|
Lorsqu'on me demande si je travaille d'après
documentation cela m'amuse toujours. Un dessinateur
qui a besoin d'une documentation constante, n'est
à mes yeux, qu'un exécutant graphique. 11 est évident
que nous tirons tous une inspiration de telle
chose ou même de tel document, mais malgré ces références
visuelles et intellectuelles, le dessin
doit être instinctif et spontané, sinon autant publier une bonne photo.
Mes références pour PREMOLAIRE par exemple, sont
basées sur l'observation d'amis ou d'individus que
j'ai eu le loisir de voir vivre. Je puis ajouter,
que tous mes personnages humoristiques existent réellement
et qu'il m'est facile de les transposer.
Ce sont, en plus, les scènes de la vie les plus sérieuses
qui m'inspirent l'humour. C'est probablement
à cause de cela que je me suis vu décerner le
prix ST MICHEL 1974 pour thème satirique.
|
Essayons un peu de cerner votre personnage.
On me demande aussi de cerner mon personnage ! Il
est toujours très difficile de faire son auto-portrait !
J'ai pu observer néammoins que les gens jovials
et largement souriants sont totalement dépourvus d'humour,
je suis donc très sérieux.
Que pensez-vous de la situation actuelle de la BD ?
Ce que je pense de la BD ? Elle tourne un peu à
la débauche et à la neurasthénie. De plus en plus
de beaux dessins et de moins en moins de belles
histoires ! Elle est actuellement parallèle au cinéma.
Et les fanzines ?
Les fanzines ? Une foule de choses intéressantes
établie sur une dispersion accablante. L'individualité
ne prend vraiment sa valeur que si elle est
ramenée au sein d'une communauté.
Il semble que vous soyez un des rares dessinateurs
à ne pas avoir utilisé de pseudonyme ?
On me demande souvent si le nom de MOUMINOUX est
un pseudonyme? Quand on a la chance d'avoir un nom
qui soit déjà un pseudonyme en soi, on s'en tient
là !
Avez-vous des projets ?
Si j'ai des projets ? Oui, je voudrais créer une
dynastie faite de gens heureux parce qu'ils ne cesseraient de m'encenser !
Avez-vous des assistants ?
Parfois ma femme, elle me fait la lecture.
AMEN
Cet article a été publié dans Hop ! numéro 4 en septembre 1975.
Merci à Simone Cance qui a donné son accord pour la reproduction de cet article.