Les chroniques de Louis Cance

Noël Gloesner

Noël Gloesner

Pour les lecteurs de HOP! Noël GLOESENER n'est plus un inconnu. Nous vous avons déjà, dans nos numéros 3 et 4, présenté deux facettes du travail de ce talentueux, mais méconnu, dessinateur.

Aujourd'hui vous allez approfondir cette connaissance avec cette interview et quelques illustrations qui sont loin de représenter tous les genres et toux les styles par lesquels il est passé.

Noël GLOESNER a débuté en 1945 dans "Fripounet" où il se voyait rapidement confier une série "Les Indégonflableà de Chantovent". Cette série a duré plus de quatorze ans et récemment elle vient d'entamer une nouvelle carrière toujours avec le même dessinateur.

Il a travaillé pour divers journaux :"Francs Regards", "L'intrépide"(1955/56), "Paris Journal Junior" (1957), "Pierrot" (1951)., "Lisette" (I960), "La semaine de Suzette" (1955/60), "Chouchou"(1964) etc.... Mais sa plus grosse production a été pour Marijac et le groupe Fleurus auquel il collabore toujours pour les titres suivants: "Formule I" pour les garçons,* "Djin" pour les filles et "Fripounet" pour les plus jeunes.


Noël Gloesner

- Avant d'entrer à Fleurus en 1945 aviez-vous travaillé pour d'autres publications ?

Pratiquement non. Mes premiers balbutiements dessinés ont été à Fripounet. Dans la période d'après guerre, les journaux sortaient à peine de la létargie. Tirés sur du mauvais papier, selon des techniques d'impression bien dépassées aujourd'hui, ils pouvaient se contenter de dessins médiocres car il leur fallait démarrer ou redémarrer. Du moins cela me parait-il aujourd'hui s'être passé comme ça ?..
Ca veut dire, en tout cas et en ce qui me concerne, que je n'ai qu'une piètre opinion de la qualité de mon travail de ce temps-là. C'est vrai. C'est également vrai que c'est en forgeant qu'on devient forgeron, et c'est ainsi que je me suis tout de même un peu amélioré à la longue. Mais "sur le tas".

- Comment avez-vous débuté ?

Pour en revenir à FRIPOUNET (c'est un canard qui a la vie dure puisqu'il vient de fêter ses 30 ans cette année) c'est un peu par hasard qu'on m'y confia une série qui devait (elle aussi) durer longtemps, longtemps.... C'était une chance : je m'y suis fait la main.

- Yann le Vaillant portait "réalisation de Jacques Conoan", ce nom cachait en réalité une équipe. Comment et pourquoi est-il né et comment se répartissait le travail ?

Comme "Fripounet" fait partie d'un "consortium" où, sans quitter la maison on peut passer d'une rédaction à une autre (Fleurus éditait déjà trois ou quatre journaux) on m'a demàndé de faire des essais pour une nouvelle série dans le journal "CoeursVaillants" ; ce fut le fameux "Yann" (1), qui ne fut pas non plus bien jojo dans ses jeunes années !
Jacques.Conoan, c'était, en effet, la synthèse d'une équipe : Jacques (Romont) CO (Colette) NO (Noël) AN (André). A signaler que c'est un jeune missionnaire qui rentrait d'un séjour au Thibet qui nous a renseigné et documenté sur ce mystérieux pays.
C'est donc cette équipe de membres de la rédaction qui a pensé ce personnage et écrit le scénario. Moi, je m'évertuais à faire les dessins,c'est tout.

N'avez-vous pas gardé un peu la nostalgie de ce personnage ?

Pas du tout. Pourquoi voulez-vous que je lui voue une tendresse particulière? D'autant que, je vous l'ai dit, mes premiers dessins, je préférerais les voir dans les oubliettes. Mais enfin, ce personnage, lui aussi, au fil des années, s'est affiné,civilisé. Bref, il m'a, aussi, appris à dessiner....

- Pourquoi cette série a-t-elle été interrompue ?

Il y a eu plusieurs épisodes (8 en tout) avec le même personnage - disons, le même héros - mais il arrive un moment où il faut bien changer d'air! Je trouve tout naturel qu'un jour la rédaction du journal ait eu envie de rehouveler le style, la présentation, les personnages. D'ailleurs, moi aussi, je l'avais assez vu...
Messagers de la liberté

- En 1950 vous avez aussi réalisé pour "Francs Regards" (équivalent suisse de C. Vaillants) un récit intitulé "le secret des Grands Monts".

Peut-être bien en effet qu'en 50 j'ai fait une série pour un petit journal suisse (25 ans de cela !) : l'auteur du scénario était le même avec qui j'avais débuté dans "Fripounet", c'était donc si l'on veut un peu automatique...

- En I95I on vous retrouve dans "Pierrot" avec"les compagnons de Fo~Hi".

Oui, la Suisse, les alpages... rien d'étonnant à ce que je me sois retrouvé du côté du Parc Montsouris (siège des éditions du même nom), j'ai toujours eu un penchant pour la campagne. A "Pierrot" c'est exact, j'ai commencé "les compagnons de FoHi, je dis commencé car, manque de pot, "Pierrot " (qui avait é»té mon compagnon de prime enfance) commençait à battre de l'aile...

- Le second épisode "Le cobra à 7 têtes" fut publié dans "Coq-Hardi", est-ce à la suite de la fusion de "Pierrot" dans "Coq-Hardi" que vous avez rencontré Marijac ?

Oui, c'est alors que Marijac a fait irruption dans ma "carrière" comme il fit irruption dans le bureau du rédacteur de "Pierrot" un jour que je m'y trouvais pour remettre des planches. Le Roi est mort, vive le Roi: Pierrot rendait l'âme, Marijac me recueillit en même temps qu'il emportait tout ce qui pouvait être sauvé du naufrage. Et sous sa bannière, je commençais une nouvelle carrière qui devait se prolonger sans faille malgré et à travers les vicissitudes des titres les plus divers que devait lancer cet infatigable Marijac.

- C'est donc le début d'une longue collaboration, de Coq-Hardi à Frimousse en passant par Mireille, Nano et Nanette, etc....

J'ai donc "suivi" Marijac qui faisait tous les scénarios, dans "Coq-Hardi", dans "Mireille", dans Nano et Nanette" etc... passant du sombre drame historique à l'humour ou à la tendre fleur bleue, selon les besoins. C'est ainsi que j'ai versé dans tous les genres, au diapason d'un scénariste maestro et extraordinairement fécond.

- En 1964 vous participez à l'aventure "CHOUCHOU", vous aviez même les honneurs de la couverture avec les aventures de "Sylvie" comment cela s'est-il passé ?

Je ne sais plus du tout comment je suis arrivé à "Chouchou". Toujours est-il que ça démarrait pas mal, malgré la nécessité - à quoi je n'avais pas encore fait face - de s'adapter à un nouveau genre de publication, à une nouvelle clientèle.Mais puisque ça n'a pas eu de suite... C'est peut-être dommage pour moi car j'y côtoyais des "grands" de la B.D. Mais je pouvais me replier sur des positions préparées à l'avance. J'avais perdu une bataille, je n'avais pas perdu la guerre car je n'avais jamais abandonné mes collaborations antérieures et je continuais à travailler tant avec Fleurus qu'avec Marijac.

- Vous avez longtemps signé GLOSNER (en éliminant le E) ou parfois simplement N.G. Avez-vous eu d'autrès pseudonymes ?

On dit qu'il ne faut pas mettre tous ses oeufs dans le même panier... Moi je peux mettre tous les "E" que je veux dans mon nom, personne n'y trouvera à redire : je ne dois pas avoir beaucoup d'homonymes dans la profession ! ... Et puis de petites erreurs d'état-civil permettent quelques fantaisies (qui ne sont au fond que des mises au point). Il faut bien se venger de l'administration.
Yann Colonek X

- Avez-vous travaillé pour d'autres journaux, sous d'autres formes: peinture, illustration, scénario, etc...

Oui, notamment à "Lisette" et "La semaine de Suzette" avant que ces journaux, comme beaucoup d'autrès, ne disparaissent... Où sont les petites filles d'antan ? Pour L'illustration c'est en particulier à Pleurus avant que la "Bédé" n'ait tout envahi (!) que j'ai illustré pas mal de contes ou de nouvelles. Celà me plaisait beaucoup car ce genre de travail permet une plus grande liberté d'interprétation et on peut y donner libre cours à sa fantaisie. Il s'agit là, aussi bien d'extraire graphiquement la quintessence du texte que d'y affirmer - beaucoup plus que dans le B.D.- la personnalité du dessinateur, qui choisit son genre, sa technique, en fonction de ce qu'il veut exprimer (Mais hélas la B.D. ... la B.D. ... )

- Vous alternez les styles humo, semi-humo, caricatural, réaliste, etc...) avec aisance, cela semble naturel chez vous, chaque fois c'est avec talent, comment expliquez-vous cela ?

J'alterne les styles - ce qui revient à dire que je suis"polyvalent", un bien grand mot...- mais je vous l'ai dit tout à l'heure, c'est selon les besoins. Nécessité fait loi! Je ne sais pas si je le fais comme vous dîtes, avec aisance (à ceux qui suivent mes évolutions d'en juger), je ne sais pas si c'est naturel mais nous faisons un métier où il faut se faire à tout et "répondre à la demande".Au fond, c'est bien pratique car ça permet d'éviter beaucoup de déplacements, d'emmerdements et d' incertitudes pour placer son travail!... A vrai dire cela me prouve une chose à moi-même - si ça ne prouve rien aux autres - c'est que je suis toujours à la recherche, sinon d'une identité, du moins d'un d'un équilibre, et aussi que je ne réussis pas mieux dans un genre que dans l'autre, sans quoi je serais un "crac" dans un genre déterminé et rien que là-dedans.... Et puis, il faut dire que ce n'est pas toujours marrant de travailler, que faire toujours des "petits mickeys* c'est assez fastidieux et qu'on a souvent besoin de s'aérer...et puis on aime bien le changement... Alors, passer d'un genre à un autre, ben, au fond c'est pas désagréable, ça permet de voyager tout en restant rivé à sa table à dessin.... L'embêtant pour moi,c'est que justement, je ne le fais pas du tout avec cette aisance que vous supposez et qu'il me faut à chaque fois que je change de genre, ou même de sujet,faire un sérieux effort de ré-adaptation. L'essentiel, c'est que le lecteur (voire, le "fan") n'y "voit que du bleu... Seulement, me voilà en train de tout démystifier et ce qui vous "frappait" beaucoup ne va plus rencontrer désormais chez vous que la plus morne indifférence !....

- Avez-vous des contacts réguliers avec vos collègues ? Que pensez-vous de la profession actuellement ?

Contacts? Très peu et c'est une grosse lacune, ce qui ne veut pas dire que je n'ai pas d' excellents amis dans la profession, mais on ne se voit que rarement. D'ailleurs, pour tout vous dire, je suis provincial et très "anti-parisien", farouchement attaché à mon indépendance... Bien sûr, cela ne me conduira pas sur les sentiers de la gloire - ou de la fortune - Mais pouvoir préserver dans ce monde agité une certaine manière de vivre, c'est important. Quant à vous dire ce que je pense de la profession ? Je suis trop éloigné des centres nerveux pour en percevoir les pulsations qui la parcourent. Sur le plan social beaucoup a été fait ; beaucoup reste à faire. Je salue en passant nos camarades qui sont sur la brèche et qui se dévouent pour la cause. Je souhaite qu'on continue à lire beaucoup de B.D. (en dépit de la sacro sainte télé...) et qu'il y ait du travail pour tous. Au demeurant, je pense que les dessinateurs sont parmi les derniers civilisés, qui savent intégrer le merveilleux au quotidien et allier le rêve et l'imagination aux réalités de la vie matérielle.

Les indéglonflables de Chantovent

- Avez-vous des projets ?

Que voulez-vous dire ? Je continue sur ma lancée L'essentiel, c'est qu'il y ait toujours du pain sur la planche.

- Vous avez également travaillé pour Del Duca ?

Oui, je me souviens avoir repris "Guy l'intrépide" dans l'Intrépide et réalisé un récit ("Jim Dynamic" en 1957) pour le supplément pour enfants de "Paris Jour".

- La documentation joue-t-elle un rôle très important dans votre production ?

Pardi ! Comment celà pourrait-il être autrement ? Je crois que la même question se pose pour tous nos confrères. Je vous l'ai dit, dans ce métier on doit (ou on devrait...) pouvoir faire n'importe quoi. J'admire la précision et la justesse avec lesquelles certains dessinateurs traitent dans leurs moindres détails architectures, véhicules, machines... De celà, je suis absolument incapable !

- Il semble que dans "Renaud" sur scénario de Nadaud, vous avez aussi participé au scénario pour y apporter des gags ?

Venons en (pour en finir) à des productions plus récentes. Vous évoquez ma série de Jean Renaud,parue dans "Formule I"... Je dis "ma" série, puisqu'on parle de moi; je devrais dire la série de Nadaud puisque conçue par lui entièrement. Aucune collaboration entre nous au départ, je n'ai fait la connaissance du scénariste qu'en cours de parution.
Néanmoins, après les premiers tâtonnements,si le sujet proposé plaît, il s'établit assez vite un consensus, une sorte d'osmose, en tout cas une certaine complicité entre scénariste et dessinateur, ce dernier tout en respectant scrupuleusement les volontés de l'auteur, est amené en le traduisant à "participer" effectivement comme vous le soulignez, au scénario en y rajoutant tout ce qui lui vient de la tête au bout de la plume, au fur et à mesure qu'il met son dessin en place.
Je fais la même chose actuellement, dans le même journal mais avec une autre série humo-historique et un autre scénariste (Michel Claude). Il va sans dire que le fait de traduire des situations pensées par un autre conduit, soit à les modifier pour qu'elles soient plausibles, soit à les rendre plus attractives ou plus comiques par des gags complémentaires auxquels l'auteur n'avait pas songé.
AUtrement je n'ai été que très rarement scénariste. J'ai presque toujours travaillé sur des textes qui m'étaient donnés et cela ne me gêne pas outre mesure. Il est vrai que j'ai été gâté avec mes scénaristes ! Je n'en citerai que deux avec qui j'ai beaucoup travaillé : Marijac et J. M. Pélaprat. Avec des scénaristes qui savent "penser leur scénario en dessins" c'est du gâteau.... Autrement, eh bien, c'est là qu'intervient le rôle véritablement créateur du dessinateur.
(1) A signaler que YANN (Jean) se nomme CALONNEC , ce qui veut dire "Vaillant" en breton.
Pat Cadwell Illustration pour Paris-centre AUvergne

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Cet article a été publié dans Hop ! numéro 8 en 1976.
Merci à Simone Cance qui a donné son accord pour la reproduction de cet article.
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