Le p'tit conte de Luce

Le thème

Les petits contes de Luce sont apparus dans Spirou au numéro 2372. Ce sont des histoires courtes, écrites à la première personne par un enfant ou un adolescent, qui racontent avec beaucoup d'humour des petits tracas quotidiens.

Les auteurs

L'auteur des textes est Luce Degotte (l'épouse de Charles Degotte, l'auteur du Flagada). Les jeux de mots sont une passion des Degotte. On en trouve beaucoup dans ces contes.

Chaque conte était illustré par un dessin de Glem (Gérard Lemaire).

Les contes préférés de Luce

Pour illustrer cette page, j'ai demandé à Luce Degotte quel était sont conte préféré. Elle en a choisi 3 : "Quand on aime, on ne compte pas", "Madame Chapôôô" et "Génération 84". Voici l'un d'eux.

Madame Chapôôô

Madame Chapeau, nous l'appelions.
Elle n'aimait pas.
Faut dire qu'on n'y allait pas avec le dos de la louche.
Dès que nous l'apercevions au loin, remorquant son chien au bout d'une ficelle, nous nous mettions à bramer en choeur : Madame Chapeau ! Madame Chapôôôô !
Le chien semblait plus effrayé qu'elle par nos cris. Il freinait des quatre fers, refusant de faire un pas de plus. A vrai dire, nous supposions que c'était un chien, mais ç'aurais tout aussi bien pu être un rat mâtiné de ver solitaire. Et avec ça, aussi rétif que laid. Quand il refusait obstinément d'avancer, Madame Chapeau levait le bras, comme pour un salut fasciste. L'animal se trouvait alors suspendu entre ciel et terre, pédalant lamentablement dans le vide, comme une araignée tricotant son fil. Madame Chapeau happait alors son petit chéri sans se baisser. Elle le nichait tout contre son coeur, puis détalait à toutes jambes pour ne plus entendre nos cris. Madame Chapeau ! Madame Chapôôôô !
Le manège durait depuis des mois, et madame Chapeau avait appris à nous éviter. Elle aérait son favori aux heures où, selon toutes probabilités, ses tourmenteurs étaient neutralisés : prisonniers de l'école.
Malgré la prudence qu'elle mettait à nous fuir, il arrivait pourtant que nous lui tombions dessus par surprise.
Ce jour là, je faisais partie de la horde de singes hurleurs qui poursuivaient la brave femme.
Madame Chapeau ! Madame Chapôôôô ! On ne s'en lassait pas.
Cette fois, elle n'avait pas eu le réflexe assez prompt, n'était pas parvenue à nous échapper. La petite bande l'entoura, forma une farandole glapissante, grimaçante, qui se mit à tournoyer autour d'elle. Le chien se ventousait à la femme comme une pieuvre affolée. Ils lançaient tous deux les mêmes regards traqués de bêtes prises au piège.
Pour corser la plaisanterie, Pierre quitta la ronde, se dirigea droit sur Madame Chapeau et lui arracha son couvre-chef.
La ronde stoppa net.
Au centre du cercle, Madame Chapeau se dressait, droite comme un i. Le geste qu'elle avait esquissé pour maintenir en place son chapeau avait précipité l'animal au sol. Il couinait pitoyablement. Madame Chapeau restait là, immobile, pétrifiée. Son crane livide et nu brillait au soleil comme un gros oeuf blème.
Nous avons eu honte subitement. Pierre, gêné, rendit son chapeau à la femme. Elle s'en coiffa très dignement, ramassa le mammifère terrorisé et s'éloigna lentement, incrédule, boulversée par tant de cruauté, jetant peureusement derrière elle des regards furtifs.
Depuis, quand nous voyons au loin trottiner Madame Chapeau suivie de son petit chien, nous détournons la tête.
Maintenant, c'est nous qui la fuyons. Nous aimerions l'oublier.
Au fond, nos cris lui manquent peut-être. Elle doit croire que nous sommes fâchés.

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