Les chroniques de DannY De LaeT

RAYMOND REDING ET LA BD DANS LA PRESSE QUOTIDIENNE

Chapitre 5 : LA PRESSE FRANCOPHONE : Le Soir Jeunesse

L'histoire des publications quasi discrètes d'albums BD ne se limite pas aux publications de la "Libre". Il est bien d'autres noms et titres qui apparaissent sans que l'on y prête vraiment attention ; ainsi la série maquisarde "Friquet du Coin-Joli" dessinée par Jyssé, publié (en '45 ou '46 ?) dans "L'Avenir du Luxembourg" (Arlon) qui sera publiée en un horrible album oblong ;
Le Soir Jeunesse

ou encore la série de "Toche" ainsi que "Le démon vert", deux BD de Christo (alias Christian Godard), parues dans l'éphémère journal "La Cité Nouvelle", dès 1945 et qui paraîtront également en albums brochés ou cartonnés.

Ce sont là des cas isolés mais qu'il faudrait prendre soin d'inventorier, car fruits de la presse quotidienne.

Cette presse ne cesse d'ailleurs de nous révéler des surprises : ainsi la découverte récente dans le journal communiste "Le drapeau rouge" d'une BD - hélas restée inachevée - de Maurice Tillieux : "Les trafiquants de Tchoung-King (1945-46), d'ailleurs signée du curieux pseudo de Saint Thiers, BD qui n'est pas sans rappeler le climat et le décor des Bob Bang.

Plus important est par contre l'effort et l'intérêt soutenu que les éditions Rossel porteront à la BD.

Avant-guerre l'hebdomadaire "Le Soir Illustré" avait déjà incorporé dans ses pages "PPLP" (Pas pour les parents) que Stanislas-André Steeman alimentait en textes, rubriques, dessins et même en BD.

La déclaration de guerre coupera court cet effort plus que méritoire. C'est alors dans le quotidien "Le Soir" que Jacques Van Melkebeke créera la rubrique pour les jeunes "Le Soir Jeunesse", fondée le 17 septembre 1940 et qui, de une page recto-verso se verra telle une peau de chagrin réduite, déjà en 1941, à une demi page pour disparaître en septembre de cette année.

Au moins la période de guerre aura permis à Hergé de continuer bon gré mal gré son oeuvre (qui à la même époque parut en néerlandais dans "Het Laatste Nieuws") et surtout de révéler l'extraordinaire talent du dessinateur-conteur Jacques Van Melkebeke, sans autre conséquence toutefois, puisqu’après la libération il œuvrera dans l'ombre d'Hergé. "Le Soir Jeunesse" renaîtra dans les années '50 mais bien plus tard que LLJ. Avant cela il faut signaler que le quotidien "Le Soir" faisait lui aussi grosse consommation de BD ; si "Eric de Noorman" est un succès foudroyant dans "Het Laatste Nieuws", qui dare-dare publie des albums que l'on s'arrache, le public francophone du "Soir" tout aussi charmé par le talent de Kresse et son "Eric, l'homme du Nord" - aussi bien que le "Panda", "Tom Pouce" ou "Cappi" de Marten Toonder d'ailleurs - réagit néanmoins mollement devant la sortie des albums (brochés b/n et format oblong) des aventures d'Eric.

Le quotidien bruxellois arrêta les frais après 4 albums mais redémarra son supplément pour les jeunes dès la rentrée scolaire de 1955 ; celui-ci s'intitule alors LE SOIR POUR LES ENFANTS (il redeviendra plus tard Le Soir Jeunesse) et sa partie BD est limitée alors à "Poussy", les gags d'un chat dessiné par Peyo, une série fantaisiste au dessin assez pauvre de Jacques Nannan (à qui succèdera A. Distehxe) et une série d'aventures dessinée par A. Weinberg, qui à l'époque commençait à se faire un nom avec "Luc Condor" puis "Roc Météor" dans les "Héroïc Albums" et surtout avec "Dan Cooper", créé en 1954 pour "Tintin".

Les BD de Weinberg resteront longtemps l'attrait principal de ce supplément assez maigre. Certaines histoires - principalement celles avec "Le Vicomte" - mélangent habilement humour et aventure et sont fort bien construites.

sneppeke petit magazine pats pum pum

C'est tout un pan de l'oeuvre de ce dessinateur méritant qui reste complètement ignoré. Weinberg restera d'ailleurs longtemps fidèle au "Soir", car outre ses illustrations pour "Le Soir Illustré" il fournit pour le journal "Le Soir" des séries quotidiennes telles que "Les Aquanautes" (à partir de 1970) puis une série SF "Sirrah" sous le pseudo de Aries.

Quant au "Soir Jeunesse" il connaîtra dès fin 1969 un sérieux "face lift", sous l'impulsion de Henri Desclez, qui y fera paraître ses histoires de "Klaxon et Mycroft" mais sollicitera aussi les oeuvres de Hubuc, Ryssack, Berck, le débutant Denayer, Desorgher qui dessine sur des scénarii western de Cauvin (Si !Si !), Hausmann qui livre des illustrations, Derib, Cosey, Brouyère et quelques autres. Parmi les noms des collaborateurs on trouve ceux de Van Keer, Terence et André Leborgne, tous noms connus des amateurs de BD.

Jusqu'en 1972 "Le Soir Jeunesse" est un supplément fracassant qui fait la nique à "Spirou" et "Tintin" mais justement, pour Desclez ce n'est là qu'un tremplin, car ses ambitions le portent plus loin et plus haut. Il passera peu après avec armes et bagages au Lombard et succède à Greg en tant que rédacteur en chef de "Tintin".

"Le Soir Jeunesse" essayera tant bien que mal - maintenu à flot par l'omniprésent Duchâteau - à survivre. On y voit apparaître le nom de Christian Maillet qui plus tard sollicitera (vainement) le job de rédac' chef de "Tintin" lorsque Desclez aura fui au Canada, après avoir créé un beau bordel au Lombard.

Si Le Soir Jeunesse - période Desclez - fut un excellent petit canard, on ne peut que regretter son côté éphémère ; mais n'en fut-il pas de même pour LLJ dont le démarrage fut fulgurant où même de "Récréation" dont nous vous parlerons dans un instant ?

Il faut bien constater que ces petits journaux, "hors commerce" pour ainsi dire, connaissent toujours un départ sur les chapeaux de roues, puis s'étouffent souvent dans leur propre abondance, et une fois le tir rectifié, s'installent hélas dans une routine voire une médiocrité peu attirante.

LLJ des années '60 est encore intéressant mais beaucoup moins attirant que celui des années '50.

Excellent et original dans les années '50 "Récréation" survit dans les années '60 grâce aux récits de Reding et Tillieux mais une fois ces auteurs disparus le niveau du supplément tombe au degré zéro.

Le Soir Jeunesse des années '50 et '60 ne vaut que pour la seule collaboration des auteurs de BD, Weinberg et Peyo d'abord, la bande à Desclez ensuite, mais après c'est la chute verticale.

Dans les années '50 ces suppléments ont eu la chance de pouvoir compter - pour leur lancement - sur de véritables talents de la BD alors en pleine expansion.

Une fois ces talents disparus ou figés dans leur routine, les rédactions respectives des journaux - pour qui ces suppléments étaient souvent un fardeau - n'ont pas pu ni su assurer la relève en gardant un niveau de qualité constant.

Lorsque Desclez prit en mains Le Soir Jeunesse il en fit un supplément éblouissant. Lorsque Desclez abandonna Le Soir Jeunesse le niveau de celui-ci baissa du jour au lendemain ; de magazine BD il redevint une page double pour les jeunes lecteurs, avec un peu de BD et beaucoup de blabla... Pas suffisant,quoi ! !

J'ai parlé de "fardeau" pour les rédactions. Eh oui, il fallait quand même s'occuper de réunir articles, illustrations et BD pour en faire chaque semaine un petit illustré au sein du quotidien. Bref, pas évident d'assurer une continuité dans tous ces domaines à un tarif souvent dérisoire.

Justement, parlons un peu des tarifs ; bien que nous manquions de données sur les prix pratiqués, on peut aussi imaginer que certaines directions ou rédactions estimèrent à la longue que l'effort "budgétaire" étant trop élevé, il importait de sabrer dans les dépenses. Les dessinateurs plutôt attirés vers les illustrés traditionnels (et la possibilité d'édition en album de leurs œuvres) abandonnèrent sans regret les quotidiens et leurs suppléments aux tarifs souvent dérisoires.

Dans une interview accordée à "Schtroumpf/Les cahiers de la BD" en 1972 Greg raconta comment il était entré à l'agence International Press où il assumait la rubrique "auto" et les BD "Fifi", "Fleurette", "Minouche", "Toutsy", "Luc Junior" et les scénarii de "Tiger Joe". Excusez du peu ! Or ce qu'il raconte à propos des tarifs est simplement stupéfiant !

"On était payé 1000 francs belges (25 Euros) la page de douze dessins, tout compris, abandon total des droits. Sur le moment on était bien content, on se faisait de bons mois. Mais on ne reverrait jamais un sou de plus, même si l'agence revendait cinquante fois nos productions !", dixit Greg.

On imagine l'amertume de l'auteur lorsque l'on sait que ses planches sont parues dans LLJ puis dans Récréation, puis dans Sneppeke et ailleurs, y compris en France ! Avec la concurrence de la télévision, un lectorat en régression et des restrictions budgétaires incontournables, on peut effectivement comprendre la lente désagrégation de cette partie de la presse pour la jeunesse dont le rapport pécuniaire était réduit à zéro.

Mais revenons à nos suppléments : bien sûr il n'y avait pas que les trois grands déjà mentionnés ; il y en eut d'autres. Nous ne les connaissons d'ailleurs pas tous mais nous citerons encore Le petit Magazine, un supplément commun paraissant dans "Le Rappel" (Charleroi), "Le Journal de Mons" ainsi que "L'Echo du Centre" (La Louvière puis Charleroi) ; il avait démarré en novembre 1955 et avait au moins le mérite de vouloir présenter quelques séries originales ; outre quelques BD de A. Beckers (Riquet) et des reprises (encore) de International Press, on y trouvait en effet des séries hollandaises (dont "Dicky Dax" - le Tekko Taks du Hollandais Henk Kabos, collaborateur de M. Toonder) et le trop peu connu "Moomin" de Tove Jansson.

Parfois un journal (ou un dessinateur) passe à côté et joue de malchance. Ainsi "Le Peuple" de Bruxelles, qui dans les années '50 disposait du superbe talent d'Edgar Ley, qui de 1951 à 1955 dessinera les aventures de "Frank".

Ley collabora également au "Soir" avec des BD verticales, "Le Soir Illustré" et "Week End".

"Le Peuple" ira jusqu'à éditer trois albums des récits de "Frank", mais mal équipé l'aventure tourna court pour l'éditeur et dégoûté Ley ira travailler pour l'Union Minière. Or c'est en 1961 que ce quotidien lance son supplément pour la jeunesse Pionnier, qui reprend principalement des séries des éditions du Lombard ainsi que les gags de "Roro" et les aventures de "Jonas", deux séries de Bob De Groot (Jonas paraissait également dans "Pum Pum"). Mais plus de Ley évidemment...

Bien sûr il ne faut pas croire que TOUS les journaux disposaient d'un supplément pour la jeunesse ; en général cela se limitait à une page ou une demi page ; dans "La Nouvelle Gazette" de Charleroi cela s'appelait "L'après-midi des enfants" et dans "Vers l'Avenir" c'était "Le coin des enfants"...

Il y aurait certes encore beaucoup à dire sur les BD dans les quotidiens et les hebdomadaires familiaux ; cela n'est toutefois pas notre propos.

On retiendra l'extraordinaire déferlement de la BD dans la presse quotidienne belge, déferlement dont les doctes spécialistes de la BD semblent faire peu de cas.

Déferlement qui prouve suffisamment que la BD suit parfois un cheminement peu ordinaire pour atteindre une longévité prodigieuse.

Exemple : pour le journal "La Wallonie" Charlier et Uderzo avaient (re)créé "Belloy" (un péché de jeunesse d'Uderzo) en 1950 ou 1951 ; la série ne connut que 4 épisodes qui furent toutefois repris dans "Pistolin" (1957-58), puis dans "La Libre Junior" (1963-66) et enfin dans "Pilote" et même en albums chez Deligne (1977) ! Un beau parcours, non ? !

Prochain chapitre : La dernière heure a sonné...

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