Les chroniques de DannY De LaeT

RAYMOND REDING ET LA BD DANS LA PRESSE QUOTIDIENNE

Chapitre 6 : LA DERNIERE HEURE A SONNE...

Tout cela finalement pour nous ramener à Raymond Reding, auteur de BD important et dont on connait surtout l'œuvre parue dans "Tintin", "Spirou" et "Super As" et dont il est temps de révéler l'œuvre parue dans la presse quotidienne c.à.d. dans LA DERNIERE HEURE.

Dans l'après-guerre LA DERNIERE HEURE devint un puissant organe libéral, dirigé par son distingué rédacteur en chef, Gaston Williot, et situé rue du Pont-Neuf à Bruxelles. Sa raison sociale s'intitulait Société d'Edition et de Publicité, dirigée par l'omnipotent Maurice Brébart fils.

Durant la guerre La dernière heure ayant cessé de paraître, ces locaux furent occupés par le quotidien allemand "Brüsseler Zeitung" mais dès la libération, direction et rédaction retrouvèrent leurs installations en parfait état de marche et La dernière heure reparut à partir du 5 septembre 1944.

Rapidement le journal trouva son rythme de croisière et incorpora des BD dans ses pages.

Il n'y eut pas que l'apport de Reding mais aussi la présence de BD étrangères ("L'agent secret X-9" de Mell Graff sur scénarii de Leslie Charteris, le père du "Saint" !) ou totalement inconnues (dans les années '40 paraissent les aventures de "Buffalo Bill", dont nous ignorons l'auteur).

A l'époque on n'était pas tellement regardant à la qualité graphique ni au nom de l'auteur.

Première surprise : l'apparition mi-décembre 1945 du "Secret du Mastaba" par un certain Luc. Ce Luc n'est autre que Max Servais (1904-19..), fonctionnaire, dessinateur et peintre surréaliste, ami de Mesens et Magritte, qui durant les années d'occupation s'était lancé dans le roman policier publiant e.a. dans "Le Jury" de Steeman et chez les "Auteurs Associés". Ce Servais avait publié en 1942 une BD chez l'imprimeur Van Gompel à Bruxelles : Les aventures de Jacquy et Marcou : le secret du Mastaba et c'est bien cette bande dessinée qui reparaît maintenant dans La dernière heure, légèrement retouchée, au découpage remonté et sous le nom de Luc.

Bien qu'en 1942 Servais annonçait une suite à cette unique aventure, celle-ci ne verra jamais le jour. Ajoutons que le format réduit à la bande quotidienne renforce au charme de ce graphisme un peu désuet et que cet album bien que rare est coté de façon absolument outrancière.

Au fil du temps apparaissent maintenant d'autres BD locales au graphisme tout aussi simple sinon maladroit, BD signées Wal, B. Prim ou du débutant Peyo (en mars-avril '47 !) avec la timide apparition de "Johan" dans de courtes et éphémères aventures. Même le « Buffalo Bill » déjà cité est médiocrement dessiné ; le "X-9" lui, est bien dessiné mais plutôt conventionnel, "M. Cro" (sans accent circonflexe !) enfin, est la toute première BD de Reding, à l'époque encore un illustre inconnu mais au dessin plaisant encore qu’hésitant.

Peu importe, ce sont des BD qui ne paraissent pas chez les concurrents et le lecteur jugera par lui-même !

Fin des années '40 plusieurs auteurs font déjà les beaux jours de La dernière heure ; il y a d'abord Valentin (nom de plume de Valentin Dufrasne ou Dufresne), illustrateur prolifique de nombreux livres pour la jeunesse et même des fascicules du fameux Capitaine Ricardo ; il pond BD après BD, débute dans "Bravo" avec "Le roman du renard" en même temps que dans "Wrill" avec "Missions Spéciales", œuvra également dans "Petits-Belges" et publie "Bob, l'enfant du rail" en album. Mais le gros de son œuvre se retrouve dans La dernière heure où il alterne les histoires d'aventures (dans un style réaliste) avec les BD verticales, c.à.d. personnages historiques ou classiques de la littérature, et ce jusque dans les années '60.

Valentin (ou Val ou encore V. Duf) deviendra également un des piliers de "Récréation" où il reprend son personnage de "Cap'tain Tony" qu'il avait débuté dans la demi-page "Pour la jeunesse", créé en 1950 par J. De Boeck et qui en 1951 occupe déjà une page entière.

De décembre 1951 à octobre '52 il remplacera même le "M. Cro" de Reding par "L'Agence Pinc" (Pinc étant un renard, encore un après celui de "Bravo" !) mais son graphisme schématisé ne valait pas le style de Reding et cette poignée de récits n'est guère convaincante.

Le style un peu figé de Valentin n'était pourtant pas dépourvu de charme même s'il faisait un peu vieillot.

Dans un autre registre La dernière heure publiera à partir de 1945 et quelques décennies durant "M. Moustache", un stop comic de Fola, fort apprécié des lecteurs.

Il s'agit bien sûr d'un gag dessiné en trois ou quatre cases sur une bande et dont la presse écrite fut toujours friande ; il en est des exemples illustres tel "Oscar" de Jean-Léo dans "Le Matin" (Anvers) ou le "Meneerke Peeters" de Pil dans "De Standaard" (Bruxelles).

Dans ce domaine il importe aussi de signaler la petite bande comique et politique (mais sans titre) que Marcel Antoine publiera jusque dans les années '50.

Le père de "Slache", ce héros typiquement bruxellois (déjà paru dans "Spirou" avant-guerre) nous donne ici un point de vue satirique sur les évènements politiques.

Marcel Moniquet, une des valeurs sûres des "Héroïc-Albums" deviendra également un collaborateur apprécié, non seulement avec des illustrations diverses mais encore avec une BD verticale, adaptation des "Mystères de Paris" par Sue (mai-juin '59). Ce n'est qu'un travail alimentaire et Moniquet n'est pas au mieux de sa forme. Il se rachètera avec "Blondelle" dans "Récréation".

Ces fameuses bandes verticales se retrouvaient alors dans tous les journaux ; j'ai déjà mentionné Edgar Ley pour "Le Soir" et Mitteï pour "La Libre Belqique" mais en général on retrouve dans la presse belge énormément de reprises de la presse française. Il en est de même dans "La dernière heure" où l'on voit surgir les noms et signatures de Galland, de Bressy, Blondeau et bien d'autres.

Et outre les auteurs-maison, Moniquet et Valentin, déjà cités, on retrouve dans ce domaine également - pour une seule fois - notre Reding, qui illustrera "La tulipe noire" d'après Dumas !

Certes, la présence de Rob Velter (créateur du groom Spirou sous le nom de Rob-Vel) dans "Récréation" peut étonner - nous y reviendrons - mais il est vrai que les surprises sont nombreuses pour qui parcourt "La dernière heure" au fil des ans.

La preuve : cette adaptation en BD du "Bossu ou le petit Parisien" de Féval par ... Calvo en 1949, l'année où cette BD paraît, quasi simultanément, en France dans "La République du Centre" .

Il y a encore cette curieuse adaptation en mars-avril 1958 d'un film de SF japonais, "Rodan", dessinée par Tenas (qui débute avec Rali dans "Bravo" et "Spirou", puis devient grand fournisseur de BD au "Journal de Mickey" avant de devenir collaborateur de... Reding !)

Fin des années '50 on voit surgir dans "La dernière heure" des BD sentimentales et/ou féminines où l'on retrouve la signature de Foz ou José Larraz (dessinateur pour Opera Mundi et créateur de "Paul Foran" dans "Spirou", avant de devenir cinéaste en Angleterre).

Et justement en parlant de BD sentimentales : durant les années '50 "La dernière heure" livre sur une demi page la vie romancée des grandes stars (genre Elisabeth Taylor ou Ingrid Bergman) au lavis s.v.p. et là on retrouve e.a. la signature de Jésus Blasco !

Avec le temps bien sûr "La dernière heure" se met au goût du jour. "Modesty Blaise" remplace ce fallot "X-9", mais excepté l'immuable "M. Moustache" le déclin s'amorce lorsque disparaissent les auteurs maison.

A partir des années '70 le temps des surprises, des découvertes et des grandes BD est terminé.

Mastaba tulipe noire  plouk tony

Prochain chapitre : TRESORS CACHES DE REDING

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